L’Animation au service du Développement

S’il est un thème qui devrait susciter une attention particulière à cause de son importance, sa contemporanité et sa finalité, c’est bien l’Animation qui intervient dans tous les domaines de la vie sociale visant l’atteinte de l’idéale de développement. Cet outil de développement dont les vertus sont reconnues aujourd’hui dans bien des domaines, continu d’être mal cerné, incompris et parfois méconnu du grand public et même des milieux scientifiques. A la base de cette méconnaissance, sont très souvent évoqués : le manque de diffusion et de vulgarisation des métiers de l’Animation, l’incurie des Etats, elle-même inhérente à une très forte prédominance des métiers classiques tels que l’enseignement, la sécurité ou encore la justice. Une autre raison est le caractère plurivalent de l’Animation qui, à la différence de l’enseignement ou de la justice, intervient partout à la fois. Son champ d’action n’étant pas clairement défini, l’organisation des métiers qui s’y rapportent demeure complexe. La plurivalence de ce grand ensemble qu’est l’Animation, en fait pourtant une discipline sans frontière et une chance pour les Etats qui doivent en faire le principal levier devant leur permettre d’atteindre l’idéal de développement chère à toute société. Son rapport au développement ne fait donc aucun doute quand on sait que ce dernier est d’abord social. Notre objectif en rédigeant cet article est moins de faire une analyse comparative des métiers sociaux afin d’en ressortir le plus important, que d’établir le rapport de l’un d’entre eux, l’Animation d’avec le développement. Pour y parvenir, il faudra de prime à bord définir le concept même d’Animation, d’en faire une analyse diachronique et de chuter en établissant son rapport au développement.
Vers une définition de l’Animation
La définition de l’Animation a été élaborée par des sociologues et des travailleurs sociaux qui ont pendant longtemps été en contact avec la réalité sociale. Le vécu expérimental du fait de leurs interventions sociales a permis d’avoir un corps de définitions qui nous permettrons d’y voir plus clair. La plupart des définitions qui existent, mettent en lumière les notions de participation, groupes, public-cible, méthode, technique d’intervention, potentiel, ressources, société… C’est dans ce sillage que Jean Claude Jillet la définit comme « une démarche de mise en tension créatrice d’une pratique et d’une théorie pour comprendre les actions humaines, les améliorer, les réajuster » (Jillet, 1998). A traves cette définition, J.C. Jillet opère une symbiose entre la théorie et la pratique qui se mettent ensemble pour une meilleure compréhension et une meilleure orientation de l’action humaine dans la Société. A sa suite, Jean Pierre Augustin voit en l’Animation « la maîtrise des techniques permettant d’intervenir dans l’organisation de la vie en respectant une éthique » (Augustin, 2006). Pierre Besnard pour sa part, envisage l’Animation sous le prisme d’une action structurante et mobilisatrice des ressources visant à réaliser des changements sociaux auxquels aspirent ces groupes.
Faisant intervenir l’aspect participatif, Laure bayers fait de l’Animation, un ensemble de moyens et de méthodes mis sur pieds pour faire participer activement les membres d’une collectivité à la vie de groupe. Bien que nous n’ayons pas été exhaustifs, toutes les définitions qui existent mettent un accent particulier sur l’action. L’Animation est la science de l’action, c’est celle qui permet de résoudre des problèmes de société en agissant d’abord soi-même et en faisant agir les autres. C’est donc un mode de résolution des problèmes qui consiste à emmener les populations à prendre conscience de leurs difficultés afin d’en trouver des solutions appropriées. C’est ce qui fait de l’Animateur un homme d’action chargé de la sensibilisation, la mobilisation, l’accompagnement et l’encadrement des populations. Ces rôles reconnus à l’Animateur ont été expérimentés au fil du temps et peaufinés par les travailleurs sociaux des pays tels que la France et les Etats Unis où l’Animation a connu une histoire très riche.
Histoire d’une discipline récente
L’Animation naît de la volonté des agents, des militants et des mouvements qui, à partir de la fin des années 1950, ont construit la notion sous le prisme socioculturel. Ils y voient un corps de méthodes, de techniques et de pratiques qu’ils adoptent dans leurs interventions. Les pionniers ont vu en l’Animation une nécessité impérieuse face à la montée sans cesse croissante de la société de consommation qui fait du capitalisme la règle et rétrograde l’individu au second plan. Ils entendent donc mettre sur pieds un mouvement non directif, loin du modèle éducatif classique. Ils se font ainsi les catalyseurs du changement pour les individus et les groupes qu’ils placent au centre de l’approche animationnelle, par le biais des méthodes non directives et pro actives. Il s’agissait surtout de trouver un moyen de faire de l’individu et des groupes d’individus, le moteur de leur propre développement en leur concédant des savoirs, des savoirs faire et des savoirs être leurs permettant à terme de s’auto gérer. C’est d’abord dans le champ des loisirs et de la jeunesse, véritable acteur du développement que ces conceptions ont pris corps.
En France, Henri Thiery aura été l’un des pionniers de la pratique de l’Animation et en a démontré la nécessité auprès des politiques. Il déploie son action dans les centres sociaux, lieux de prédilection en ces années de vulgarisation de l’Animation en tant qu’action sociale. C’est dès 1955 qu’il se lance dans le domaine qui sera le sien toute sa vie durant. Directeur de centres sociaux, il va rédiger de nombreux articles dès 1964, dans lesquels il dévoile ce qu’il entend par démarche en animation. C’est en 1966 que ses travaux connaissent un vibrant succès avec la parution de son ouvrage « Equiper et animer la vie sociale » aux éditions du centurion. C’est dans cet ouvrage qu’Henri Thiery définit l’Animation et en dévoile la méthode. C’est ainsi qu’il dit de l’Animation qu’elle est le fait « de se mettre au service de la liberté des hommes, d’aider, de faciliter, de rendre possible certaines éclosions ». Il continu d’ailleurs en disant qu’ « il faut permettre à des virtualités de se révéler et de s’accomplir, à des processus de se développer…animer, c’est susciter ou activer un dynamisme qui est tout à la fois biologique et spirituel, individuel et social ; c’est engendrer un mouvement qui passe par l’intérieur des êtres et donc par l’intérieur de leur liberté », (Henri Thiery 1966). Henri Thiery déporte l’Animation vers les centres sociaux où elle a un rôle des plus importants à jouer. En effet, jusqu’à la première moitié des années 1960, les centres sociaux apparaissent comme de simples lieux d’offre d’activités et de services sociaux (hébergement de sans abris, régulation des dysfonctionnements familiaux…). Dès la deuxième moitié des années 1960, l’Animation va se déployer dans les centres sociaux en faisant de ces derniers, des lieux par excellence de développement de la vie sociale de leurs localités et des moteurs de la vie associative et communautaire desdites localités. C’est dans cette mouvance que le centre social devient un lieu d’échange d’expériences, de concertation, de réflexion et surtout un promoteur d’initiatives se posant comme un puissant agent de développement indispensable aux collectivités confrontées à des changements structurels et conjoncturels.
Dans les pays anglo-saxons, l’Animation se confond au travail fait par les assistants sociaux et même, à celui fait par les éducateurs. Ici, le métier d’Animateur correspond à celui d’Organisateur de la Communauté (« Community Organizer »). Ainsi, il s’agit uniquement d’emmener la communauté à prendre conscience de ses propres problèmes ; le « Community Organizer » ayant pour responsabilité d’amener la Communauté à déceler ses problèmes et à trouver des solutions effectives. Son rôle est donc celui de facilitateur, sensibilisateur, mobilisateur et accompagnateur de la communauté vers son développement propre. Dans ces pays, l’Animateur ne fait pas d’Animation de loisir ; il fait un travail d’abord social.
Aux Etats Unis, Saul Alinsky est l’une des figures emblématiques de l’Animation. Installé à Chicago, il a fondé son action dans les ghettos noirs américains du sud de Chicago. Il va vers les populations avec qui il travaille pour connaître leurs préoccupations dans le but de les mobiliser sur les actions à entreprendre. C’est un travailleur social pragmatique qui fait de l’action le fondement de la démarche animationnelle. Dans son « Manuel de l’Animateur », Saul Alinsky souhaite transmettre sa pratique et sa méthode de l’Animation aux générations futures à qui il lègue son pragmatisme social et conseille une complicité avec l’individu et les groupes qu’on ne trouverait dans aucun autre métier. Il a inspiré de nombreux jeunes militants de l’action sociale et des hommes politiques à l’instar de Barack Obama qui a été Directeur du Projet de développement des communautés, financé par l’Eglise Catholique du Grand Roseland de Chicago, de 1985 à 1988. Ce dernier a immortalisé son passage en tant qu’Animateur d’un Centre communautaire par de nombreuses actions bénéfiques aux populations de Chicago. Il a de prime à bord, mis en place un programme de tutorat et de préparation au collège, un programme de formation professionnelle, une organisation de défense des droits des locataires dans les jardins Altgeld entre autre.
L’Animation aujourd’hui : un bref aperçu
L’environnement dans lequel se développe l’Animation aujourd’hui, est celui d’un monde préoccupé par la recherche de la paix et de la sécurité, malgré de nombreux foyers de tension ; la lutte contre la pauvreté marquée par la montée d’une nouvelle classe moyenne, mais avec une aggravation des écarts entre riches et pauvres ; la promotion des droits humains et du développement durable, tout ceci dans un contexte marqué par la mondialisation impulsée par les Etats Unis d’Amérique. L’Animation est devenue l’apanage des Institutions Internationales qui ont pour objet le développement à l’instar de l’Organisation des Nations Unies et de ses organismes spécialisés. Toutefois, les Organisations non gouvernementales s’en servent comme d’une panacée dans le travail qu’elles entreprennent auprès des populations. Elles s’en servent de prime à bord, dans le cadre de l’Alphabétisation fonctionnelle, du développement participatif, des recensements, des programmes de couverture sanitaires, de la sensibilisation faite pour le maintien de la paix…
Au niveau des Etats, l’Animation tarde à se poser comme l’instrument idoine de résolution des problèmes des populations. Au Cameroun par exemple, de nombreuses initiatives ont été prises pour faire de l’Animation un corps de Métier reconnu et indispensable. Les Conseillers de Jeunesse et d’Animation, sont des animateurs formés à l’Institut national de la Jeunesse et des Sports du Cameroun. Ils sont recrutés par l’entremise d’un concours organisé par le ministère de la Fonction Publique et directement insérés dans le grand ensemble des fonctionnaires pris en charge par l’Etat. Souvent incorporés dans le Ministère des Sports, ce corps a depuis 2005, un Ministère à lui tout seul, chargé de la Jeunesse. En 2012, ce ministère est devenu le Ministère de la Jeunesse et de l’Education Civique, à la faveur du décret n°2012/565 du 28 Novembre 2012. Un Service Civique de participation au Développement a également été créé en 2010 pour résorber les problèmes d’incivisme. Ce service est géré par des Animateurs formés et outillés sur les questions de Jeunesse et d’Animation sociale et culturelle.
Toutes ces initiatives pourtant salutaires, prises par le gouvernement, tardent à prendre effet sur le terrain où se trouvent les populations qui en sont les véritables cibles. Par ailleurs, l’Animation est véritablement pratiquée par les Associations et les ONG qui accompagnent les pouvoirs publics sur les plans social et culturel. De nombreux projets et programmes sont mis sur pieds par ces dernières qui visent entre autre, l’amélioration du cadre de vie des populations à travers la création des forages et points d’eau, l’assainissement, l’alphabétisation ou encore l’éducation de la jeune fille. Toutes ces activités exigent une véritable pratique de l’Animation qui passe par un travail de proximité mettant au centre les populations dans une démarche non directive et proactive.
L’Animation : un levier indispensable au Développement
Par ce qu’il n’ya de développement que si les populations en sont les principaux bénéficiaires ; par ce que le développement ne revêt tout son sens que s’il est orienté vers le social ; par ce que tout développement est d’abord social c’est-à-dire une Education de qualité pour tous, la santé pour tous, le recul considérable de la faim et de la pauvreté, des hommes et des femmes équilibrés, il ne peut donc se soustraire de l’Animation qui intervient prioritairement dans l’atteinte de tous ces objectifs vitaux. L’Animation apparait ainsi comme ce sans quoi l’idéal de développement ne peut être atteint. Dans ses réflexions sur l’autoformation, Joffre Dumazedier ne manque pas de voir dans l’Animation « la lumière qui doit sortir l’Homme des abysses de la misère, du sous développement et du doute de lui-même, pour le hisser sur les hauteurs du progrès et du développement personnel et collectif », (Dumazedier, 2002). C’est tout simplement que, le changement de mentalités, des manières de vivre et de perception du monde, la résorption des questions de santé publique, de paix, de sécurité, de sécurité alimentaire, d’assainissement, de démocratie, de développement durable ou de création des richesses à travers l’entrepreneuriat des jeunes, sont autant de thématiques de développement qui passent nécessairement par l’Animation pratiquée et vécue à la fois par les praticiens et les populations.
En définitive, l’Animation en tant que pratique, est récente et a encore beaucoup à faire dans le champ du développement qui en est le principal corollaire. Ces deux concepts qui s’emboitent l’un l’autre, sont pour le premier, un déclencheur, un stimulant voire un catalyseur ; et pour le second, une étape finale, un état de concrétisation d’un long processus mêlant un nombre important d’acteurs appartenant à tous les domaines de la vie sociale, politique, culturel, (Etats, Organisations Internationales, Organisations non-gouvernementales, Associations, Groupes de pression, populations, individualités, experts) et de ressources (financières, humaines, intellectuelles, naturelles…).

BIBLIOGRAPHIE
1- Jillet J.C (1998), Animation et Animateur, le sens de l’action.
2- Augustin J.P (2006), L’Animation et ses analogies des enjeux pour l’action collective.
3- Thierry .H (1966), Equiper et Animer la vie sociale.
4- Alinsky .S (1971), Rules for radicals: A pragmatic primer for Realistic radicals.
5- Dumazedier J (2002), Penser l’autoformation: Société d’aujourd’hui et pratique de l’autoformation.

Rédigé par : Lumière Molo

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